Lorsqu’un poliovirus a été détecté à Londres, en 2022, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord a soudainement pu constater concrètement pourquoi la surveillance des eaux usées est essentielle. Cet événement n’a pas seulement déclenché une intervention d’urgence, il a également contribué à transformer la surveillance des eaux usées dans ce pays. Alors qu’il s’agissait auparavant d’un examen scientifique ciblé, elle est devenue un outil de santé publique employé de manière systématique, et joue désormais un rôle central dans les efforts menés à l’échelle nationale pour prévenir la poliomyélite.
Vanessa Saliba est épidémiologiste, consultante à l’Agence britannique de sécurité sanitaire (UKHSA) ; c’est elle qui a supervisé la réaction face à la détection de ce virus. Elle explique comment le système de surveillance des eaux usées du Royaume-Uni, initialement destiné à réagir à une situation d’urgence, est devenu un dispositif permanent déployé dans tout le pays.

Légende : Vanessa Saliba. Photo : OMS.
Renforcer la surveillance
Pendant de nombreuses années, au Royaume-Uni, l’analyse des eaux usées pour y détecter la présence d’entérovirus, dont le poliovirus, n’a été réalisée que sur 2 sites : Londres et Glasgow. À partir de février 2022, des éléments préoccupants ont été détectés sur le site de Beckton, à Londres. En août 2022, la détection du même isolat pendant plus de 60 jours a permis de confirmer officiellement la présence d’un poliovirus « circulant » dérivé d’une souche vaccinale de type 2 (PVDVc2) au Royaume-Uni.
Bien avant cette confirmation, des travaux avaient déjà été entrepris pour établir le lien entre les différents éléments détectés.
« Nous avons pu constater qu’il s’agissait de virus apparentés, que le virus évoluait, ce qui laissait supposer qu’il devait y avoir un certain degré de transmission du virus au sein de la population », explique Vanessa Saliba. « Mais la difficulté résidait dans le fait que nous ne testions que cette seule station d’épuration [à Londres], et qu’elle traite les eaux usées de près de 4 millions de personnes. »
Même si aucun cas n’avait été détecté au stade clinique, ces poliovirus en mutation auraient pu, si des mesures n’avaient pas été prises, provoquer une paralysie chez des individus non vaccinés. Cette découverte a été l’élément déclencheur d’une évaluation dynamique des risques, qui a conduit à l’adoption d’un niveau de réaction maximal.
« La première chose que nous avons voulu faire, c’était de déterminer s’il était possible de prélever des échantillons en amont de la station d’épuration, car la zone concernée était tellement vaste qu’il était difficile de cibler notre réaction », déclare Vanessa Saliba.
« Nous travaillions en aveugle »
Cette étape décisive a permis de décentraliser la surveillance : du niveau d’une grande station d’épuration, on est passé à celui de sites secondaires moins vastes, ce qui a permis aux équipes de se concentrer sur le territoire de collectivités locales. Cela a permis une réaction plus chirurgicale, mais a également rendu celle-ci bien plus complexe et coûteuse.
« Barrer des rues, ouvrir des bouches d’égout pour aller prélever des échantillons… c’est une tâche gigantesque. »
Au fil du temps, ces travaux ont permis aux épidémiologistes de se concentrer sur 8 collectivités locales. Les éléments probants apportés par l’OMS donnaient également à penser que le virus détecté à Londres présentait un lien génétique avec le poliovirus détecté en Israël et aux États-Unis d’Amérique. Ces informations ont permis à l’UKHSA de renforcer la surveillance clinique dans des zones clés et d’intensifier les efforts menés en vue de la vaccination de rattrapage contre la poliomyélite, pour protéger les enfants vulnérables.
Toutefois, lorsque les premiers cas ont été détectés, on ignorait si le virus circulait également ailleurs dans le pays. « Nous travaillions en aveugle », déclare Vanessa Saliba.
Avec le soutien de la London School of Hygiene and Tropical Medicine, l’UKHSA a élaboré une carte recensant les zones les plus exposées à l’importation d’un poliovirus sauvage ou dérivé d’une souche vaccinale, ainsi que les communautés les moins bien protégées par la vaccination. Les sites associés à ces zones sont ceux qui font encore l’objet de tests aujourd’hui, ce qui aide l’UKHSA à mettre en place des mesures d’intervention et à surveiller la circulation des virus.
Un système permanent, à l’échelle nationale
Aujourd’hui, l’UKHSA, en collaboration avec le Laboratoire mondial spécialisé de l’OMS pour la poliomyélite, rattaché à l’Agence de réglementation des médicaments et des produits de santé (MHRA), mène une surveillance environnementale systématique de la poliomyélite en Angleterre dans le cadre de son engagement en faveur de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite. Des tests sont également menés en Écosse, au Pays de Galles et en Irlande du Nord. L’UKHSA collabore avec les compagnies des eaux pour prélever chaque mois des échantillons sur 28 sites d’Angleterre. Londres fait toujours l’objet d’une surveillance plus étroite : certains sites font encore l’objet de prélèvements toutes les 2 semaines. Si un poliovirus ou un virus apparenté est détecté, les tests peuvent être immédiatement intensifiés.
Ce système repose sur une étroite collaboration avec la MHRA, qui héberge le laboratoire britannique spécialisé contre la poliomyélite. L’UKHSA et la MHRA ont des rôles complémentaires : la MHRA apporte son expertise en matière de laboratoires et d’analyse de séquences, avec les capacités de dépistage supplémentaires fournies par le NHS Lothian, en Écosse. Quant à l’UKHSA, elle dirige l’action de santé publique.
« Les tests, c’est une chose, mais il faut savoir quoi faire lorsqu’on détecte quelque chose, et il faut qu’il y ait une coordination entre l’action de santé publique et le laboratoire », explique Vanessa Saliba.
C’est cette collaboration qui permet de traduire les données issues des laboratoires en interventions concrètes. En fonction des résultats, l’UKHSA peut intensifier le dépistage, alerter des équipes locales, mener de nouvelles évaluations des risques ou renforcer les efforts de vaccination dans les zones où le taux de couverture vaccinale est faible.
Grâce à cette stratégie, le Royaume-Uni est désormais mieux armé pour détecter rapidement tout signal futur et y réagir sans délai. Pour Vanessa, la principale leçon à retenir est que les pays ne devraient pas attendre qu’une épidémie se déclare pour renforcer les capacités de surveillance.
« Nous avons pu exploiter cet incident pour argumenter en faveur de l’instauration d’une surveillance systématique des poliovirus dans les eaux usées. On recense un nombre assez important de flambées [de poliomyélite] dans le monde entier ; nous devons donc vraiment rester vigilants. Il existe effectivement des communautés au sein desquelles la couverture vaccinale est insuffisante, ce qui pourrait entraîner un retour de la poliomyélite. Grâce à ce système de surveillance, nous sommes plus résilients et capables de détecter les problèmes plus tôt. »
L’expérience du Royaume-Uni montre comment une crise peut déboucher sur des avancées positives : un système de santé publique renforcé, une meilleure collaboration entre les laboratoires et les autorités sanitaires, et un modèle que d’autres pays peuvent adapter dans leur lutte pour garder une longueur d’avance sur le poliovirus.

